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JONCELS
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LANGUEDOC

En ce temps-là, il y avait sur les hauteurs de Capimont qui dominent la vallée de l’Orb, une jeune bergère de seize ans qui gardait sagement ses moutons. Ce qui, me direz-vous n’est pas très original car ce fût de tous temps la principale occupation des bergères !
Soit. Mais elle était fichtrement jolie cette petite Anne : svelte et souple dans sa robe de toile écrue qu’elle retroussait souvent en l’accrochant à sa large ceinture de cuir afin de courir plus librement dans les collines, montrant loin des regards indiscrets ses longues jambes fines et musclées, sur lesquelles s’enroulaient les lanières de ses sandales. Et comme elle allait ainsi au soleil sa peau était délicatement bronzée et dans son visage juvénile éclatait un frais sourire sur des dents étincelantes et de grands yeux très clairs où l’on aurait pu voir passer les nuages. Tandis que son bonnet de dentelles noué sous le menton contenait mal une floraison de boucles dorées qui auréolaient son front lisse, croulaient sur ses fragiles épaules et cascadaient jusqu’au creux de ses reins grâcieusement incurvés.
Comme la jeune bergère était laborieuse, tout en surveillant son troupeau elle filait sa quenouille de chanvre roui, rêvant sans doute au prince charmant qui un jour peut être apparaîtrait au détour du sentier et l’emporterait sur son fier palefroi !
Ce jour là le baron Issiates de Mourcoirol revenant de la chasse de fort mauvaise humeur, pestant et jurant contre les sangliers qui avaient malignement échappé à ses traits, surgit brusquement entre les buis et les genévriers. Grand et massif, avec sa barbe noire, ses vilaines dents jaunes et ses yeux cruels il n’avait rien de charmant. Dans tout le pays le suivait une triste réputation de rustre et de reître, de mécréant et de forban ! En apercevant la jeune bergère, son regard pervers s’alluma et il décida aussitôt qu’il ne rentrerait point bredouille. Se caressant la barbe comme un fauve se pourlèche les babines, il l’aborda ainsi :
« Qui es-tu gente pastourelle ? Je ne te connais pas ! »
Toute absorbée par sa besogne, la jeune fille n’avait pas entendu arrivé le chasseur. Surprise elle se releva d’un bond et rabattit sa robe sur ses chevilles. Mais le soudard n’en avait que trop vu, le désir déjà luisait dans ses prunelles.
« Je m’appelle Anne de Masalet »
« Que voilà un joli prénom et qui te va si bien. Et toi tu me connais ? »
« Oui Seigneur. Vous êtes le baron de Mourcoirol »
Issiates eût un rire sardonique :
« Tu sais aussi ce que l’on dit de moi ? »
« Je le sais » Et la pauvrette se signa. « Mais je suis encore pucelle Messire et ce serait grand péché que de me forcer ! »
«  Par Belzébuth, j’ai tant de péchés sur la conscience qu’un de plus ne saurait rien changer à l’affaire ! Et celui de déflorer une vierge me paraît si délicieux à commettre que je ne saurais m’en priver ! »
Et il s’avança, les mains ouvertes, crochues comme des serres. Alors affolée Anne s’enfuit. Légère elle courait en bondissant dans les genêts et les abelans, perdant sa coiffe et sa quenouille, sa chevelure libérée flottant comme une oriflamme de lumière ! Si bien que le Sire de Mourcoirol n’avait aucune peine à la suivre, faisant durer cette poursuite qui l’excitait au plus haut point, certain que sa proie ne pouvait lui échapper. Et en effet Anne se trouva rapidement bloquée au bord de la falaise. D’un côté le précipice, de l’autre le sinistre baron qui s’apprêtait à la saisir en ricanant :
« Alors ma douce gazelle te voilà enfin prise ? »
« Jamais ! » s’écria la malheureuse. Il est vrai que jadis les bergères attachaient un grand prix à leur vertu. Et ne la perdaient que sous les plus odieuses contraintes.
« Plutôt la mort ! »
Et elle se jeta dans le vide.
Dieu qui veille sur tout, et s’il a fermé les yeux sur beaucoup d’autres, décida ce jour-là qu’il ne pouvait s’accomplir cette injustice. Et dépêcha sur le champ deux séraphins qui de leurs ailes d’azur soutinrent Anne de Masalet dans sa chue mortelle et la ramenèrent saine et sauve dans la ferme de ses parents.
Le diabolique baron voyant ainsi sa proie lui échapper lâcha une bordée de jurons et pour s’en emparer, dans sa rage irréfléchie se jeta à son tour du haut du rocher. Hélas pour lui  (heureusement pour la morale de cette histoire) Satan ne jugea point nécessaire de secourir son séide damné et aucun diablotin ne vint  à son aide. Alors Issiates de Mourcoirol se fracassa les os au pied de la falaise.
C’est là que plus tard des hommes du Vicomte de Thézan le retrouvèrent mourrant parmi les térébinthes. Ces braves chrétiens le transportèrent à l’Eglise de Saint Pierre de Rhèdes afin que le prieur pût à temps lui administrer l’extrême onction. Mais ce dernier reconnaissant le triste sire, fieffé suppôt du malin, préféra consulter Jéhova.
« Absous ses péchés en mon nom » répondit le Tout Puissant, mais à la condition qu’il achève son existence dans la pénitence en construisant un monastère à ma gloire. Alors ses membres brisés se ressouderont et ses plaies se refermeront. »
Touché sans doute par un tardif repentir (peut être aussi parce qu’il n’avait pas d’autre choix sinon le brasier infernal) le baron accepta aux limites de l’agonie. Alors le miracle s’accomplit. Il revint à la vie, ses blessures guérirent et il retrouva l’usage de ses membres. N’emportant qu’un bâton et une besace il partit droit vers le nord. Et lorsque exténué il se coucha sur le sol pour dormir il dit :
« C’est ici Seigneur que je bâtis ton Eglise »
Il tint parole. Et tout d’abord Joncels s’appela Issiates.
Il y avait là une bonne source jaillissant dans les joncs. Le baron touché par la grâce divine construisit sa cella tout près. « Joncs-Cella ». Peut être est–il crédible de fixer là l’étymologie du nom actuel de notre village.
Et la jolie bergère me demanderez-vous que devint-elle ? Je sais que son sort ne vous laisse point indifférent. Et bien non, elle ne rencontra point de prince charmant. Le chercha-t-elle vraiment ? Plus simplement elle entra au couvent de Jaquette à Béziers.

Guy Courtès

LEGENDE DE JONCELS